Lorsque l’on parle de langue et de catalanité en Catalogne Nord et en Catalogne Sud, on parle de deux réalités distinctes. Depuis 1659, on ne peut pas regarder ces deux situations avec les mêmes lunettes si l’on veut éviter les malentendus, ou même les conflits.
Récemment, quelqu’un nous disait que chaque fois qu’il traverse la frontière, on lui parle en castillan en Catalogne Nord : dans les campings, dans les lieux touristiques, où même la signalisation en catalan est absente. C’est une réalité incontestable, mais que les Nord-Catalans ressentent trop souvent comme un reproche venant du sud de l’Albera.
Il faut tenir compte de notre histoire et du contexte dans lequel nous vivons, des deux côtés. La France n’est pas non plus le paradis qu’on vous a vendu. En Catalogne Nord, la langue catalane est interdite par la loi depuis 326 ans. La majorité de la population actuelle — plus de 50 % — n’est pas née ici, et parmi ceux qui y sont nés, peu ont des racines catalanes familiales.
L’éducation en catalan est minimale : seulement 6 % des élèves suivent un enseignement bilingue, et 1 % une immersion, et cela depuis très peu d’années. Avant 1976 et la création de la Bressola, il y avait 0 % de catalan à l’école. On frappait même les élèves qui parlaient catalan ! Aujourd’hui, le castillan est enseigné comme première ou seconde langue étrangère dans tous les établissements. Et le catalan est, lui aussi, considéré comme une langue étrangère.
Les médias ? Quinze minutes de catalan sur la troisième chaîne de télévision, et c’est tout.
L’administration ? Interdiction de parler catalan, même lors des conseils municipaux.
Les partis politiques ? Tous parisiens, comme les télévisions et comme le cadre légal qui étouffe notre langue.
En revanche, lorsque nous allons en Catalogne Sud, nous trouvons une réalité apparemment opposée : éducation en catalan, médias publics en catalan, administration propre qui reconnaît la langue, partis catalanistes, institutions qui la promeuvent… Et pourtant, les gens communiquent majoritairement en castillan, sauf dans les zones moins peuplées où le catalan reste plus normalisé. Et cela aussi nous surprend.
Nous pourrions considérer cela comme un « non-sens », comme ce même interlocuteur l’écrit à propos de la Catalogne Nord. Nous pourrions penser la même chose que les Sud-Catalans face à ce qu’ils voient en traversant l’Albera. La question, alors, est : que faisons-nous ? Nous donnons-nous des leçons ? Nous jugeons-nous mutuellement sans comprendre la situation de chacun ? La réponse devrait être claire : non !
Depuis la Catalogne Sud, on demande souvent aux Nord-Catalans une cohérence presque impossible à atteindre lorsque nous ne disposons pas des outils dont vous bénéficiez. Outils que vous tenez souvent pour acquis, tout en vous plaignant — à juste titre — de ne pas en avoir suffisamment. Mettez-vous un peu à notre place. C’est pourquoi, lorsque vous venez en Catalogne Nord, il est important de retirer les lunettes sud-catalanes et de faire l’effort de comprendre une réalité et des problématiques qui ne sont pas les vôtres. Vous devez faire la même chose lorsque vous allez au Pays valencien ou aux Îles Baléares.
On ne peut pas exiger la même chose de populations qui ont subi 326 ans d’interdictions et d’assimilation, sans école, sans médias, sans administration catalane, dans un territoire sinistré, asphyxié économiquement et avec une population majoritairement venue d’ailleurs. Vous avez vous aussi ce défi avec l’immigration castillanophone, certes. Mais nous, nous n’avons aucun « outil catalan » pour intégrer ces gens.
Venir au Nord pour donner des leçons, venir avec des préjugés ou exiger une catalanité qui ne peut pas s’exprimer dans les mêmes conditions, est injuste. Et surtout, c’est contre-productif : si nous nous traitons ainsi entre Catalans, nous renforçons la frontière qu’on nous a imposée. Et nous y perdons tous.
Ce dont nous avons besoin, c’est de respect mutuel, de complicité et de conscience que la catalanité du Nord a une forme propre, adaptée à un contexte d’une extrême dureté. Elle mérite d’être valorisée, non méprisée. Le mépris, nous vient déjà de Paris, comme il vous vient de Madrid. Vous avez aussi vos contradictions et défis, que nous voyons aussi quand nous descendons.
Ce n’est qu’en nous écoutant et en nous comprenant que nous pourrons reconstruire, réellement, ce que la frontière a brisé.
Visca Catalunya (tota) !