Les mots de Laurent Labit, entraineur de l’USAP, en cette fin de saison résonnent bien au-delà du rugby. Lorsqu’il déclare : « Je vois qu’ici, il y a des choses à faire, il y a des gens qui poussent derrière nous. Je ne connais pas beaucoup d’endroits où, à ce moment de la saison, avec tout ce qu’on a connu, des équipes jouent devant des stades pleins avec une ambiance incroyable », il décrit un état d’esprit profondément enraciné dans ce bout de la Catalogne, au nord des Albères. Nos décideurs locaux devraient s’inspirer de cette vision positive pour proposer un projet pour le département. Pour cela, il faudrait qu’eux-mêmes y croient sincèrement.
L’engouement qui entoure l’USAP n’est pas celui d’un simple public de consommateurs de spectacle sportif. Derrière l’équipe, il y a un peuple qui se reconnaît dans son histoire, dans ses combats, dans ses difficultés et dans sa capacité à ne jamais renoncer. L’USAP est devenue, au fil des générations, l’un des rares espaces où les Catalans du Nord peuvent encore se voir comme une communauté partageant une même mémoire et un même destin.
Depuis le Traité des Pyrénées de 1659, notre territoire a connu de nombreuses épreuves. Coupée du reste de la Catalogne, la Catalogne Nord a subi les conséquences de son éloignement des grands centres de décision. Les crises économiques se sont succédé, les emplois industriels ont quasiment disparu, la pauvreté s’est installée dans de nombreuses familles et, depuis des décennies, les jeunes générations ont été contraintes de partir pour trouver ailleurs les perspectives qu’elles ne trouvaient pas ici. Depuis des siècles, ce sont des forces vives, des talents, des entrepreneurs, des étudiants qui s’exilent vers d’autres horizons. C’est tout un symbole que l’USAP et les Dragons Catalans donnent une chance aux jeunes de jouer au plus haut niveau sans devoir s’exiler.
Malgré les difficultés accumulées au fil du temps de ce territoire sinistré et invisibilisé, quelque chose demeure. Cette capacité à croire encore en l’avenir. Cette conviction que le territoire vaut mieux que l’image de périphérie oubliée à laquelle on voudrait parfois le réduire. Cette volonté de construire, transmettre et créer.
C’est précisément ce que révèle l’ambiance du stade Aimé Giral. Malgré les saisons difficiles, malgré les incertitudes sportives, les tribunes restent pleines. Les supporters continuent de chanter et d’y croire. Ils continuent de pousser derrière leur équipe parce qu’ils savent que le rugby n’est qu’une partie d’une histoire plus grande : celle d’un peuple catalan qui refuse de baisser les bras.
Lorsque Laurent Labit affirme : « On espère tous avoir une issue positive pour repartir sur un nouveau projet en Top 14 », cette phrase pourrait être reprise par l’ensemble des Catalans du Nord. Nous aussi devons espérer une issue positive pour notre territoire. Nous aussi devons préparer un nouveau projet.
Ce projet commence peut-être par une affirmation plus claire de notre identité collective. Le nom actuel de « Pyrénées-Orientales » est une dénomination administrative qui ne dit rien de l’histoire, de la culture ni de la réalité humaine de ce territoire. À l’inverse, le nom de « Pyrénées Catalanes » affirmerait clairement ce que nous sommes et ce qui nous relie à l’ensemble de l’espace catalan.
Changer de nom ne résoudrait pas à lui seul les difficultés économiques et sociales. Mais il permettrait d’ouvrir une nouvelle page, de redonner confiance et visibilité à un territoire qui doit cesser de se percevoir comme une périphérie pour redevenir un espace de projets.
Cette nouvelle étape pourrait s’appuyer sur le développement de véritables coopérations transfrontalières. Une chambre de commerce transfrontalière réunissant les acteurs économiques du nord et du sud de la Catalogne permettrait de mieux valoriser les complémentarités existantes. Les Angelets de la Terra ont invité la chambre de commerce transfrontalière basque et la CCI de Bayonne pour présenter leur projet le samedi 27 juin, à 9 heures, à la CCI de Perpignan, dans le cadre de la 7e Trobada sense Fronteres. Dans un second temps, la création d’une communauté de communes transfrontalière pourrait aussi donner une traduction institutionnelle à une réalité géographique, culturelle et économique qui existe déjà de part et d’autre de la frontière. Voilà une vision de futur ambitieuse pour un territoire. Les Catalans doivent débattre et trouver le meilleur chemin, mais ils ne faut pas rester les bras croiser.
Les Basques ont montré depuis longtemps que de telles coopérations étaient possibles. Eux aussi vivent une réalité frontalière comparable à la nôtre. Eux aussi ont compris que la frontière politique ne devait pas empêcher la construction de projets communs au service du développement du territoire transfrontalier.
Le peuple catalan du nord possède aussi une force qu’il faut savoir réveiller. L’enthousiasme qui accompagne l’USAP en est la preuve chaque week-end. Derrière les chants, les drapeaux et les tribunes pleines se trouve une idée simple : malgré les difficultés, malgré les échecs, malgré l’adversité, l’avenir n’est jamais écrit d’avance.
Comme l’équipe de l’USAP, la Catalogne Nord doit croire en sa capacité à rebondir. Comme l’USAP, elle doit s’appuyer sur ceux qui poussent derrière elle. Et comme l’USAP, elle doit se donner l’ambition d’un nouveau projet.
Parce qu’au fond, la leçon que nous donnent les supporters catalans n’est pas seulement sportive : elle est politique, économique et culturelle. Elle nous rappelle qu’un peuple qui continue de croire en lui-même possède déjà la première condition de son renouveau.